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Conclusion


          
Toutes ces considérations sur le rapport entre les pensées de Schopenhauer et de Freud apportent de nombreuses confirmations à notre thèse, et prouvent que les deux conceptions de l’homme, que sous-tendent les deux œuvres, sont fondamentalement divergentes. Le rapport entre la théorie de la représentation et la première topique nous conduit à reconnaître que Schopenhauer et Freud soutiennent, au-delà d’une relative correspondance entre la Volonté et la théorie des pulsions, deux conceptions différentes des mécanismes de défense du psychisme. Le rapport général entre la métaphysique de la Volonté et la seconde topique freudienne, nous conduit à reconnaître l’existence de deux conceptions radicalement différentes du sujet. Il y a une opposition fondamentale entre le monisme métaphysique de Schopenhauer, et le dualisme pulsionnel de la théorie de Freud. Cette opposition entre les deux conceptions du sujet trouvant leur parfaite illustration dans les comparaisons effectuées sur les thèmes de la science, de la morale, de la religion et du pessimisme.

 

L’ensemble de ces comparaisons nous permet d’affirmer que les pensées de Schopenhauer et de Freud ne sont pas complémentaires, ni même compatibles. Elles n’entretiennent pour ainsi dire aucun rapport. Sur chaque thème abordé, nous avons pu mettre en lumière des divergences fondamentales. Et ces divergences fondamentales, si elles s’expliquent bien souvent par l’écart entre le discours métaphysique de Schopenhauer et le discours psychologique de Freud, elles ne s’y réduisent jamais entièrement. Sur chaque sujet étudié, nous nous retrouvons face à une différence concernant la définition de la nature humaine. A chaque thème, nous nous heurtons à la différence radicale des deux visions de l’homme.

 

La nature du lien entre Schopenhauer et Freud est donc, pour ainsi dire, anecdotique. Il ne subsiste que dans les références de Freud à Schopenhauer. Si ces références à Schopenhauer, concernant des thèmes centraux du discours psychanalytique, érigent le philosophe en précurseur de la psychanalyse, cela tient sans doute au peu de connaissances que Freud pouvait posséder des écrits de Schopenhauer. Car, dans le fond, ces références n’ont ni consistance ni vérité. Freud ne fait que se baser sur des extraits particuliers de l’œuvre de Schopenhauer, sans se soucier du rapport à l’ensemble de sa métaphysique. Il n’a pas une connaissance précise de la pensée de Schopenhauer et ses rapprochements, imprécis et généraux, montre bien son ignorance profonde de la métaphysique sur laquelle reposent les passages auxquels il fait référence. Il semble donc, à la vue de notre étude, que tous les rapprochements effectués par Freud souffrent profondément de son manque de lecture avoué de l’œuvre de Schopenhauer. A ceci viennent s’ajouter trois éléments qui peuvent expliquer une telle erreur d’interprétation du lien entre Schopenhauer et Freud : le regard rétrospectif des commentateurs, qui plaquent le vocabulaire de la psychanalyse sur les textes de Schopenhauer, l’existence de certaines formes de discours compatibles (notamment sur le thème de la folie) et la volonté de donner une assise philosophique à la psychanalyse. Voici, nous semble-t-il les quatre raisons qui ont poussé Freud et les commentateurs à considérer Schopenhauer comme un précurseur de la pensée psychanalytique, et à affirmer l’existence d’une compatibilité, voire d’une complémentarité, entre les concepts fondamentaux de la psychanalyse et la métaphysique de la Volonté.

 

Ainsi, contre l’opinion majoritaire, il semble que le seul lien que nous puissions reconnaître, du seul fait que Freud fasse référence à Schopenhauer, est historique. Car notre étude, basée sur un plan général et conceptuel, nous montre la divergence profonde des deux pensées. Thomas Mann a donc eu tort d’affirmer que la psychanalyse est « le prolongement des idées de Schopenhauer de la métaphysique à la psychologie. » La métaphysique de Schopenhauer ne peut tenir lieu d’arrière fond théorique à la psychanalyse. Elle ne le peut pas parce que les explications freudiennes, principalement dans la seconde topique, se basent sur une conception différente du sujet, sur une vision de l’homme radicalement opposée.

 

Une telle opposition est due au fait suivant : si Schopenhauer renverse l’intellectualisme, Freud ne fait que proposer un modèle psychologique et historique reposant entièrement sur une vision intellectuelle et rationnelle de l’être humain. La domination de l’intellect, de la raison, de la partie pensante de l’homme n’est certes pas un état de fait, quelque chose d’inné, mais c’est un état auquel le développement historique va nous conduire. L’homme n’est pas un être intellectuel, mais il va le devenir. Il est pour l’instant soumis au désir, à l’affectivité, à ses motions pulsionnelles, mais il va parvenir à un état où la primauté de la raison et de l’intelligence, sur la partie désirante de son être, sera effective. Or, Schopenhauer renverse entièrement cette perspective. La connaissance n’est pas, et ne sera jamais l’élément premier en l’homme. Elle ne sera toujours que l’accident de la substance, de la Volonté. La connaissance ne conditionne pas la Volonté, bien que la Volonté conditionne la connaissance. Telle est l’affirmation qui marque la rupture de Schopenhauer avec l’ensemble des penseurs qui l’ont précédé. Si Schopenhauer a dépassé Kant, en proposant une vision originale de l’homme et du monde, la pensée freudienne reste pétrie de kantisme. Si la perspective de Freud est proprement historique, il n’en reste pas moins que la vision de l’homme que sous-tend son œuvre est profondément conforme à la vision intellectualiste de la nature humaine. C’est le profond optimisme de Freud qui achève d’opposer sa pensée à celle de Schopenhauer, et qui, au final, la rattache à la conception intellectualiste.

 

Nous voulions, dans cette étude comparative entre les pensées de Schopenhauer et de Freud, démontrer qu’établir un rapprochement entre ces deux penseurs est une profonde erreur, en prouvant que les concepts et les principes fondamentaux de la psychanalyse ne sont pas compatibles avec la métaphysique de la Volonté. A partir de cette étude, qui forme le point de départ de notre projet philosophique, nous voulons établir, dans notre future recherche, que la métaphysique de la Volonté permet de rendre compte des phénomènes mis en lumière par la psychanalyse, sans recourir à l’hypothèse d’un Inconscient psychique. Si la pensée de Schopenhauer n’est pas compatible avec une telle hypothèse, elle établit l’existence d’un inconscient physiologique. L’objet central de notre futur travail de thèse sera justement de questionner ce statut particulier de l’inconscient et de déterminer s’il existe une complémentarité entre la métaphysique de la Volonté et les résultats des neurosciences contemporaines.

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  • : Schopenhauer
  • Schopenhauer
  • : Etudes de la pensée de Schopenhauer et notamment de son rapport à la psychanalyse et aux neurosciences.
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  • Jean-Charles Banvoy
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?"
 UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?" UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2

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