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La thèse que nous défendons ici est qu’il n’existe pas de compatibilité conceptuelle entre les pensées de Schopenhauer et de Freud. Elles ne sont, d’un point de vue métaphysique, même pas superposables. Le seul élément de convergence réside dans l’utilisation commune de certaines formes de discours et, donc, dans la manière particulière d’envisager certains phénomènes, comme, par exemple, la folie et le refoulement[1]. Mais les définitions des concepts employés, les conceptions défendues et la vision de la nature humaine que sous-tendent les deux œuvres, sont fondamentalement différentes.

 

Prouver la vérité de cette thèse est l’objectif principal de cette étude. Mais, ce n’est pas le seul. Elle a cinq autres objectifs.

 

1)      Le premier est de présenter l’intuition de la Volonté et, ainsi, donner accès au lecteur à la clé de voûte de la métaphysique de Schopenhauer[2].

 

2)      Le second objectif est de montrer, par la présentation de la pensée de Schopenhauer, que la métaphysique de la Volonté est profondément cohérente et qu’elle est en opposition avec la tradition philosophique.

 

3)      Le troisième objectif est de donner des indices pouvant nous conduire à affirmer que la psychanalyse s’apparente plus à une vision du monde qu’à une science. Nous verrons que ceci est d’autant plus vrai si nous l’envisageons à partir de la conception métaphysique de Schopenhauer, et de la définition qu’il donne de la science.

 

4)      Le quatrième objectif est de mettre en lumière la possibilité de décrire les phénomènes psychiques mis en lumière par la psychanalyse, à partir de la métaphysique de la Volonté. Nous introduirons l’idée que la vision du monde schopenhauerienne, par sa simplicité, permet de mieux rendre compte des observations cliniques.

 

5)      Enfin, le cinquième objectif est d’introduire le futur travail de thèse, qui aura pour objet de montrer que la métaphysique de Schopenhauer est non seulement une meilleure base explicative des phénomènes psychiques, mais surtout qu’elle est pleinement en accord avec les résultats des neurosciences contemporaines et, principalement, avec le concept d’inconscient corporel.

 

Nous allons procéder, dans cette étude, avant la comparaison thématique proprement dite, à une présentation comparée des deux pensées. Cette présentation est, de notre point de vue, parfaitement nécessaire si nous voulons que la comparaison entre les pensées de Schopenhauer et de Freud soit possible et suffisamment rigoureuse et compréhensible. Et ce pour cinq raisons :

 

1) Premièrement parce que la pensée de Schopenhauer est très largement méconnue et même bien souvent ignorée. Le peu de considérations qui lui sont portées ne prennent pas en compte sa spécificité et sa cohérence. De plus, les connaissances sur la psychanalyse sont bien souvent lacunaires, et ne concernent que rarement son contenu théorique et conceptuel.

 

2) Deuxièmement parce qu’il nous est impossible de parler, par exemple, de la dépendance des facultés intellectuelles à l’égard du désir, sans caractériser le rapport entre la représentation et la Volonté, et donc sans caractériser ce que Schopenhauer entend par le terme de Volonté.

 

3) Troisièmement, il ne nous est pas possible de définir directement la Volonté, d’en donner une définition positive. Elle est la clé de voûte qui nous permet de comprendre toutes les considérations philosophiques de Schopenhauer. Avant toute étude comparative, et surtout avant toute division thématique, nous devons avoir caractérisé ce que Schopenhauer entend par la Volonté, si nous voulons comprendre la pensée schopenhauerienne sur chaque thème abordé.

 

4) Quatrièmement, la Volonté ne peut être définie que négativement. Elle est au-delà de la représentation. Ainsi, comme le fait Schopenhauer, c’est en définissant ce qu’est le monde comme représentation, en montrant la limite de notre connaissance phénoménale que nous pourrons parvenir à la « reconnaissance » de l’existence nécessaire d’un principe métaphysique, et de la nature particulière de la Volonté.

 

5) Cinquièmement, la plupart des commentaires de l’œuvre de Schopenhauer consistent en des résumés linéaires du Monde comme Volonté et comme représentation, ne prenant pas en compte les ouvrages fondamentaux que sont De la quadruple racine du principe de raison suffisante et La Volonté dans la nature, qui donnent les deux autres voies d’accès complémentaires à la Volonté. En effet, comme nous venons de le souligner, Schopenhauer, ne pouvant tenir de discours conceptuel sur la Volonté, montre sa nécessité, son existence et sa nature grâce à trois raisonnements partant de l’étude de la représentation.

 

a)      Dans le Monde, à la fin du livre 1, il montre l’insuffisance du point de vue scientifique pour expliquer ce qu’est le monde. Il définit la représentation comme gouvernée par le principe de raison suffisante et le rapport du sujet et de l’objet, et circonscrit le concept de science à l’étude des rapports entre les phénomènes. Or partout la science se heurte à des qualitas occultae, à des forces, dont elle est incapable de fournir une quelconque expression, explication et définition. La science est donc insuffisante pour décrire ce qu’est le monde, et il est donc nécessaire, pour cela, de recourir à un principe métaphysique.

 

b)      Dans De la quadruple racine du principe de raison suffisante, il établit, par l’intermédiaire du rapport entre le sujet et l’objet et la notion de sujet connaissant, l’existence d’un sujet voulant, d’une autre partie de notre être. Nous ne sommes pas exclusivement des sujets connaissants, parce que nous avons une conscience de nous-même, et que ce dont nous avons conscience, ce ne peut pas être la connaissance. La représentation étant régie par le rapport du sujet et de l’objet, le sujet de la connaissance, ne peut être objet de la connaissance. Ce serait une pure contradiction. Il y a donc une autre partie de notre être qui n’est pas connaissante. L’expérience répétée de nos actes nous apprend que l’essence de cette partie de nous-même, c’est de vouloir.

 

c)      Dans le Monde comme Volonté et comme représentation et dans La Volonté dans la nature, il part de l’expérience de notre propre corps. Nous avons une connaissance de nous-même, à la fois extérieurement, comme représentation, et intérieurement, par la conscience de soi. Nous sommes à la fois une représentation, et une chose en soi. Il accuse Kant d’avoir commis l’erreur de ne pas prendre en compte cette réalité. Ainsi, si nous sommes une chose en soi, c’est dans la conscience de nous-même que nous pouvons arriver à une certaine « connaissance » de la chose en soi. Cette connaissance (qui comme toute connaissance est médiatisée par l’espace et le temps) est intuitive, immédiate et partielle. L’expérience de notre corps et de ses mouvements (de nos actions) nous apprend qu’il y a en nous un principe métaphysique qui se manifeste dans le monde comme représentation (et qu’il y a donc une distinction entre le monde des apparences – monde comme représentation – et le monde des « choses en soi » - le monde comme Volonté ; cette distinction n’étant qu’une simple différence de point de vue).

 

Donner ces trois « voies d’accès » à la Volonté, tel est, nous semble-t-il la démarche de Schopenhauer dans De la quadruple racine du principe de raison suffisante et dans les deux premiers livres du Monde comme Volonté et comme représentation. C’est justement pour cette raison qu’il commence par la longue étude de la représentation. Ce n’est que dans le but de montrer son insuffisance et donc la nécessité de découvrir le principe métaphysique permettant de décrire ce qu’est le monde. Il lui était impossible de poser l’existence de la Volonté et d’exprimer positivement ce qu’elle est. Il ne peut la définir que négativement, en montrant ce qu’elle n’est pas, qu’elle n’est pas représentation. C’est cette « démarche » que nous avons voulu exprimer dans la première partie de notre travail. Justifier et expliciter ce recours à la Volonté, et montrer qu’elle n’est pas simplement un nom et un visage donné à la chose en soi kantienne, mais qu’elle s’inscrit dans une profonde réflexion sur ce qu’est la représentation, sur les capacités et les limites de la connaissance humaine[3].

 

A partir de la présentation comparée de la théorie de la représentation et de la première topique freudienne (Chapitre I) nous tenterons de savoir si l'explication freudienne du mécanisme de refoulement et de la naissance de la folie, trouve son équivalent dans l'œuvre de Schopenhauer. La présentation comparée de la pensée schopenhauerienne de la Volonté et de la seconde topique (Chapitre II) nous conduira à comparer le statut de l'inconscient chez les deux auteurs. Une fois cette présentation comparée effectuée et la clé de voûte du système schopenhauerien mise à jour, nous chercherons, dans cette étude, à établir la nature véritable de la relation entre la métaphysique de la Volonté et la seconde topique freudienne. C'est dans cette optique que, dans la seconde et la troisième partie, nous comparerons les conceptions de l’homme de Schopenhauer et de Freud, par la mise en rapport de leurs considérations sur les grands thèmes de l’existence humaine (science, morale, religion, etc.), en commençant par les thèmes centraux de l’amour et de la mort.



[1] C’est, à mon sens, la première des trois raisons principales qui ont conduit les commentateurs à reconnaître l’existence d’un lien très fort entre Schopenhauer et Freud. La seconde raison, fortement liée à la première, et qui vient la renforcer, c’est la lecture rétrospective de l’œuvre de Schopenhauer avec le vocabulaire psychanalytique. La troisième, à laquelle nous avons déjà fait référence, est que ce rapprochement, reconnu par Freud lui-même, était motivé par la volonté de donner une assise philosophique à la psychanalyse.

[2] Jusqu’à présent la très grande majorité des commentaires de l’œuvre de Schopenhauer consistent en des résumés linéaires du Monde comme Volonté et comme représentation ; ils se contentent ainsi de retranscrire le discours de Schopenhauer, sans le relier à son fondement intuitif et métaphysique. De plus ils ne se réfèrent que très rarement à la première œuvre de Schopenhauer, De la quadruple racine du principe de raison suffisante, qui sert d’introduction à toute sa philosophie.

[3] Dans le même temps, nous présenterons les points théoriques essentiels des réflexions freudiennes. Nous nous limiterons aux concepts fondamentaux, métapsychologiques. Cette présentation comparée des deux pensées nous permettra de poser les oppositions fondamentales entre les deux conceptions de l’inconscient et des mécanismes de défense de l’individu face aux agressions extérieurs.

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  • : Schopenhauer
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  • : Etudes de la pensée de Schopenhauer et notamment de son rapport à la psychanalyse et aux neurosciences.
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  • Jean-Charles Banvoy
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?"
 UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?" UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2

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