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Cette page a pour but de présenter mon mémoire de Master sur la nature de la relation entre Schopenhauer et Freud. Pour cela, vous trouverez ci-dessous l'introduction de mon travail de recherche. Merci d'avance pour tout commentaire, toute question ou remarque susceptible de nous amener à débattre  sur ce sujet en particulier ou sur un autre, ou de me conduire à corriger une erreur.


Schopenhauer et Freud


Introduction

L’existence d’un lien entre Schopenhauer et Freud, est attestée par l’utilisation que le fondateur de la psychanalyse fait de la pensée du pessimiste de Francfort. Les références à Schopenhauer, dans l’œuvre de Freud, sont certes peu nombreuses, mais elles sont, le plus souvent, d’une importance capitale. Elles ont toujours rapport aux thèmes majeurs du discours freudien : inconscient, sexualité, mort, refoulement… Freud fait ainsi remarquer à la fin de son essai « Une difficulté de la psychanalyse », publié dans l’ouvrage L’inquiétante étrangeté et autres essais, que Schopenhauer est à mettre au rang des précurseurs de la théorie de l’inconscient :

 

« Très rares sont sans doute les hommes qui ont aperçu clairement les conséquences considérables du pas que constituerait, pour la science et la vie, l’hypothèse de processus psychiques inconscients. Mais hâtons-nous d’ajouter que ce n’est pas la psychanalyse qui a été la première à faire ce pas. On peut citer comme précurseurs des philosophes de renom, au premier chef le grand penseur Schopenhauer, dont la « volonté » inconsciente peut être considérée comme l’équivalent des pulsions psychiques de la psychanalyse. » [Freud 1917, 187]

 

A la suite, Freud ajoute cette remarque concernant l’importance de la sexualité :

 

« C’est le même penseur du reste, qui, en des termes d’une vigueur inoubliable, a rappelé aux hommes l’importance encore sous-estimée de leurs aspirations sexuelles. » [Ibid.]

 

Schopenhauer est invoqué plusieurs fois comme celui qui, bien avant la psychanalyse, avait informé les hommes de l’importance de la sexualité. « Schopenhauer avait insisté, en des termes d’une vigueur inoubliable, sur l’importance incomparable de la vie sexuelle. » [Freud 1984, Tome 1, 130] Mais, la référence la plus forte à Schopenhauer, en ce qui concerne la sexualité, se trouve dans la préface à la quatrième édition des Trois essais sur la théorie sexuelle.

 

« Il faut aussi se rappeler que certains aspects de cet écrit, la mise en relief de l'importance de la vie sexuelle dans toutes les réalisations humaines et la tentative qui est faite d'élargir le concept de sexualité, ont, de tout temps, fourni les plus puissants motifs de résistance contre la psychanalyse. Dans leur soif de formules retentissantes, les gens sont allés jusqu'à parler du pansexualisme de la psychanalyse et à lui adresser le reproche absurde de « tout » expliquer à partir de la sexualité. Nous pourrions nous en étonner, pour peu que nous oublions nous-mêmes l'effet des facteurs affectifs qui nous troublent et nous rendent oublieux. Car il y a longtemps déjà que le philosophe Arthur Schopenhauer a fait voir aux hommes dans quelle mesure leurs activités et leurs aspirations étaient déterminées par des tendances sexuelles - au sens habituel du mot -, et une infinité de lecteurs devraient tout de même avoir été incapables de chasser de leurs esprits une proposition aussi saisissante ! » [Freud 1905, 32-33]

 

Le thème de la mort, cher à Freud dans ses dernières œuvres, n’échappe pas au rapprochement avec la philosophie de Schopenhauer. Ainsi il affirme que « le problème de la mort se trouve depuis Schopenhauer à l’entrée de toute philosophie. » [Freud 1913, 126] Mais, cette simple référence au caractère essentiel du thème de la mort n’établit pas véritablement un lien avec la pensée schopenhauerienne. Ce lien, Freud l’établit dans son essai majeur, « Au-delà du principe de plaisir », publié dans l’ouvrage Essais de psychanalyse. Il fait remarquer que ses affirmations sur la mort et la sexualité, l’ont conduit au cœur de la métaphysique de la Volonté[1].

 

« Il est une chose que nous ne pouvons nous dissimuler : c’est que, sans nous en apercevoir, nous avons pénétré dans les havres de la philosophie de Schopenhauer, pour laquelle la mort serait le « résultat proprement dit » et le but de la vie, tandis que l’instinct sexuel représenterait l’incarnation de la volonté de vivre. » [Freud 1920, 107-108]

 

La référence à Schopenhauer se manifeste également au sujet du refoulement et de la folie. Sur ce point, Freud reconnaît ouvertement Schopenhauer comme son génial précurseur.

 

« En ce qui concerne la théorie du refoulement, j’y suis certainement parvenu par mes propres moyens, sans qu’aucune influence m’en ait suggéré la possibilité. Aussi l’ai-je pendant longtemps considéré comme originale, jusqu’au jour où Otto Rank eut mis sous mes yeux un passage du Monde comme Volonté et comme représentation, dans lequel Schopenhauer cherche à donner une explication de la folie. Ce que le philosophe dit dans ce passage au sujet de la répulsion que nous éprouvons à accepter tel ou tel côté pénible de la réalité s’accorde tellement avec la notion du refoulement, telle que je la conçois, que je puis dire une fois de plus que c’est à l’insuffisance de mes lectures que je suis redevable de ma découverte. » [Freud 1914, 96-97]

 

Ou encore, en ce qui concerne la relation entre le refoulement et la névrose, Freud note la chose suivante :

 

« Otto Rank a attiré récemment l’attention sur un passage de Schopenhauer témoignant d’une intuition remarquablement claire de cette relation causale. » [Freud 1984, Tome 1, 135]

 

Schopenhauer est donc reconnu, par Freud lui-même, comme un précurseur de la pensée psychanalytique de l’inconscient, de la sexualité et de la mort, et du concept fondamental de refoulement. On ne peut donc pas contester l’existence d’une relation entre Schopenhauer et Freud. Si nous nous référons aux extraits que nous venons de citer, nous voyons que ce lien, selon Freud, n'est pas anecdotique, mais bien fondamental, le discours schopenhauerien accréditant des idées centrales de la pensée psychanalytique. Mais, malgré cette proclamation de Schopenhauer comme génial précurseur, Freud se garde bien de s’étendre sur ce lien et de préciser ses propos. En effet, les références freudiennes à l’œuvre de Schopenhauer sont d’une grande généralité et sont toujours utilisées indépendamment de la métaphysique de la Volonté, i.e. de l’ensemble du système schopenhauerien. Freud ne cite pas Schopenhauer et ne précise jamais sur quels passages de l’œuvre il s’appuie pour effectuer de tels rapprochements. Cela se comprend par le fait que Freud a toujours refusé que la psychanalyse soit rattachée et même rapprochée d’une position philosophique. Il revendique le caractère scientifique et donc l’indépendance de la psychanalyse à l’égard de toute Weltanschauung, de tout système de pensée cohérent et totalisant[2]. Dans son livre Freud présenté par lui-même, il fait d’ailleurs remarquer la chose suivante :

 

« Les larges concordances de la psychanalyse avec la philosophie de Schopenhauer – il n’a pas seulement soutenu la thèse du primat de l’affectivité et de l’importance prépondérante de la sexualité, mais il a même eu connaissance du mécanisme du refoulement – ne peuvent se déduire de ma familiarité avec sa doctrine. J’ai lu Schopenhauer très tard dans ma vie. » [Freud 1925, 100]

 

Il ne sera pas question, dans la présente étude, de chercher le sens et le rôle des références à Schopenhauer dans l’œuvre de Freud. Cette étude, déjà menée par Paul-Laurent Assoun dans son ouvrage Freud, la philosophie et les philosophes, n’a d’intérêt que pour la psychanalyse. Il ne nous faut pas, ici, adopter le point de vue de la psychanalyse, afin d'éviter les erreurs auxquelles peut nous conduire un regard rétrospectif. Nous devons envisager ce rapport d'un point de vue général, pour cerner s'il existe véritablement des concordances entre les conceptions de Schopenhauer et de Freud. Ce n'est pas en adoptant le point de vue, la méthode et le vocabulaire de la psychanalyse que nous pourrons mettre en lumière s'il existe véritablement un lien entre la métaphysique de la Volonté et les concepts métapsychologiques. L’étude d’un tel rapport nécessite la comparaison des deux pensées, la mise en lumière des concordances et des différences sur chaque thème abordé par les deux penseurs et la confrontation des deux conceptions de l’homme que sous-tendent les deux œuvres.

 

Il n’est donc pas ici question de déterminer des circonstances historiques, de rechercher d’éventuelles influences ou encore de définir l’opinion que Freud avait de Schopenhauer. Cette présente étude cherche à préciser la nature du lien qui existe entre Schopenhauer et Freud, non d’un point de vue historique, mais sur un plan purement conceptuel. Peut-on dire avec Thomas Mann que les concepts psychanalytiques (métapsychologiques) ne sont que la « transposition des idées de Schopenhauer de la métaphysique à la psychologie »[3] ? Les résultats de la « science » psychanalytique s’accordent-ils avec les principes métaphysiques de Schopenhauer ? Est-ce que les rapprochements avec la métaphysique de la Volonté, effectués par Freud, sont pertinents ou, au contraire, ne souffrent-ils pas de son manque de lecture avoué des œuvres de Schopenhauer ?

 

Ce mémoire a donc pour but d’étudier, sous forme thématique, et de manière systématique, la nature du lien qui unit les pensées de Schopenhauer et de Freud, et donc de juger de la pertinence des références freudiennes à l’œuvre de Schopenhauer. Il s’agira d’une étude conceptuelle, centrée sur la question suivante : existe-t-il une compatibilité entre la métaphysique de Schopenhauer et les concepts métapsychologiques de Freud ?

           

La thèse ici défendue est que les deux pensées, malgré quelques correspondances de détails, divergent fondamentalement. Nous ne suivrons donc pas Paul-Laurent Assoun, seul commentateur français à s’être livré à une tentative de commentaire de ce lien, dans son ouvrage Freud, la philosophie et les philosophes, concluant sur l’existence d’une complémentarité[4] théorique entre la métaphysique de la Volonté et les concepts fondamentaux de la psychanalyse. La philosophie de Schopenhauer serait, en quelque sorte, l’arrière fond métaphysique de la psychanalyse ; ou, en d’autres termes, pour reprendre la formule de Thomas Mann, la psychanalyse serait le prolongement de la pensée philosophique schopenhauerienne dans la psychologie (prolongement au sens, non pas d’entreprise volontaire, mais d’état de fait conceptuel).

           

Cette conclusion, attrayante pour les défenseurs de la psychanalyse, puisqu’elle lui confère une assise philosophique, souffre d’une méconnaissance profonde de l’œuvre de Schopenhauer. Cette dernière s’explique, d’une part, par le manque d’étude sérieuse menée sur l’œuvre du philosophe et, d’autre part, par l’absence d’une étude philosophique et conceptuelle, sur la nature réelle du lien qui unit les pensées de Schopenhauer et de Freud.

 

Mais viennent s’ajouter à cela deux difficultés liées à la nature de la pensée schopenhauerienne. La première est formelle : le système de Schopenhauer n’est pas un système de pensée, de forme architectonique, mais une pensée une, de forme organique[5]. C’est une pensée une, ayant pour origine l’intuition de la Volonté. De ce fait, une partie ne peut être comprise sans une connaissance du tout ; aucun passage ne doit être considéré hors contexte et coupée de son lien avec l’ensemble de la métaphysique de Schopenhauer. Ainsi, une connaissance aboutie de l’ensemble de l’œuvre du philosophe est requise pour mener à bien une telle étude. La seconde difficulté réside dans l’origine intuitive de la métaphysique de la Volonté. La Volonté échappe à la représentation. Nous ne pouvons donc pas la caractériser conceptuellement et rendre son sens manifeste. La compréhension de la Volonté passe par une intuition particulière et personnelle du monde.

 

Concernant la psychanalyse freudienne, la difficulté première réside dans la multiplicité des résultats, l’évolution des théories et le caractère souvent imprécis de l’exposition. Mais il ne s’agit pas d’envisager la psychanalyse sous un angle de vue pratique, thérapeutique et médicale, ni de lui assigner, sur le plan théorique (ce qui serait contraire à la démarche freudienne), une quelconque structure systématique. En d’autres termes, il ne s’agit pas de dégager une Weltanschauung freudienne pour la comparer avec la Weltanschauung schopenhauerienne. D’où la nécessité de recourir à la forme thématique. Mais si cette forme de l’étude convient à la pensée freudienne, elle ne pourra que défigurer la pensée unique de Schopenhauer. Cette difficulté, à laquelle doit faire face l’ensemble des commentateurs de l’œuvre du philosophe, et à laquelle Schopenhauer a été lui-même confronté, est irréductible, puisqu’il y a contradiction entre la forme et la matière, entre une pensée sans début ni fin, et un exposé qui doit forcément avoir un début et une fin.

              

« Il faut bien qu’un livre ait un commencement et une fin, et il différera toujours en cela d’un organisme ; mais, d’autre part, le contenu [de ce livre] devra ressembler à un système organique : d’où il suit qu’il y a contradiction entre la forme et la matière. » [Schopenhauer 1818, 2]

 

Du fait de son unicité, de sa forme organique et de sa nature intuitive, la métaphysique de Schopenhauer souffre d’être divisée en parties. Avant toute division thématique, il est donc nécessaire de donner accès à l’intuition de la Volonté, au principe vital du système. La présentation de cette intuition, qui éclaire et guide les pas du métaphysicien dans sa description du monde, nous permettra alors de décliner la pensée schopenhauerienne de manière thématique.

 

Avant de pouvoir commencer l’étude comparative, notre tâche est d’exprimer les différentes voies d’accès à cette intuition de la Volonté. Car pour comprendre ce qu’est le monde comme Volonté, nous devons déjà établir ce qu’il n’est pas, le monde tel que nous le connaissons, le monde sensible, c’est-à-dire le monde considéré comme représentation. Nous ne pouvons caractériser le monde comme Volonté que négativement, puisqu’il échappe à la distinction fondamentale du sujet et de l’objet, qui caractérise le monde comme représentation, et donc à toute connaissance directe.



[1]

Le terme de Volonté, dans l’œuvre de Schopenhauer, possède un sens bien plus large que le concept traditionnel de volonté (au sens de décision consciente). [Cf. Chapitre 2, A., 1.] Pour cette raison et par souci de précision, nous prenons le parti de certains traducteurs de l’écrire avec une majuscule.  

[2]

La Weltanschauung scientifique, à laquelle participe la psychanalyse, « ne prétend pas constituer un ensemble cohérent et systématique », et n’a « essentiellement [que] des traits négatifs comme la soumission à la vérité, le refus des illusions. » [Freud 1933, 243]

[3] Mann, Thomas, Freud und die Zukunft, Vienne, Bormann-Fisher, 1936.

[4]

Paul-Laurent Assoun soutient que les deux pensées ne sont pas seulement compatibles, mais qu’elles sont complémentaires. Il s’appuie sur la conception schopenhauerienne du rapport entre science et philosophie, suivant laquelle il doit exister une relation de continuité entre la métaphysique et les résultats des sciences empiriques. C’est cette relation de continuité qui est signifiée par le terme de complémentarité. Un tel modèle du lien entre philosophie et science est, selon lui, réinvesti par Freud. La psychanalyse trouverait un écho et donc une substance dans le discours schopenhauerien.

[5]

La philosophie de Schopenhauer n’est pas un système de pensée, reposant sur la déduction et la construction rationnelle, mais une pensée une née d’une intuition, de l’intuition de la Volonté. L’origine de la pensée de Schopenhauer n’est pas à chercher dans l’esprit, dans la raison, mais dans l’intuition, dans le corps. C’est par l’expérience du corps que passe la compréhension du monde comme représentation et du monde comme Volonté. La Volonté est le principe vital du système, et les différents membres sont les manifestations de cette Volonté dans le monde comme représentation. La philosophie de Schopenhauer, se basant entièrement sur l’expérience du corps, qui est à la fois chose en soi et représentation, se construit nécessairement sur le modèle organique.

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  • : Schopenhauer
  • Schopenhauer
  • : Etudes de la pensée de Schopenhauer et notamment de son rapport à la psychanalyse et aux neurosciences.
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  • Jean-Charles Banvoy
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?"
 UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?" UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2

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