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16 octobre 2010 6 16 /10 /octobre /2010 09:24

Le congrès Schopenhauer de Francfort est passé depuis presque un mois déjà et je m'aperçois que je n'ai pas pris le temps de l'évoquer ici... Un séjour magnifique, un peu éprouvant, mais motivant et enrichissant. Un congrès intéressant qui fut l'occasion de retrouvailles, de rencontres et de découvertes intéressantes (conférences, livres, etc.). J'ai eu la chance de voir, avec mes compères schopenhaueriens Yann et Arnaud, l'exposition organisée sur la vie et l'œuvre de Schopenhauer. Nombre de ses ouvrages, de lettres manuscrites, de tableaux, et d'objets personnels... et puis plein de petites animations autour de son œuvre pour découvrir, de façon accessible, les grandes lignes de sa pensée et ses rapports avec les différents philosophes allemands de son temps... J'ai également découvert une ville (Francfort) étrangement familière, faite de contrastes entre ancien et moderne, entre de lourds bâtiments historiques en pierres, et de hauts buildings, symboles d'une intense activité économique. Contraste en même temps illusoire puisque ces bâtiments historiques sont quasiment tous issus de la reconstruction de la ville, presque entièrement détruite par les bombardement alliés à la fin de la seconde guerre mondiale.

Une intense impression de réconfort m'a accompagnée tout au long de ce séjour, peut-être simplement bercé par l'ombre d'un Arthur Schopenhauer commémoré et certainement bien fier de l'être (oui, je sais, il dirait qu'il n'est plus là et pas sur un petit nuage dans le ciel, mais bon l'allégorie me plaît...). Par contre, j'ai un grand regret j'ai oublié de lui apporter des coussins, du tissu, un énorme sac de plumes, pour rembourrer son cercueil afin d'apaiser ses douleurs dues aux multiples retournements qu'il effectue chaque jour du fait de l'écho des voix des commentateurs du monde entier. Le tout accompagné d'une liste d'excuses longue comme le bras, au nom de tous (ou presque, et je ne suis malheureusement pas dans ces exceptions car il m'est arrivé de dire quelques conneries, il faut le reconnaître), pour s'excuser d'écrire et de publier tant de conneries sur son œuvre, de ronger sa philosophie et de ne pas lui avoir rendu justice depuis ces 150 dernières années. Ce sera pour la prochaine fois, promis.

Quand vous lisez dans un livre paru en 2010, au demeurant brillantissime, que la négation de la Volonté est semblable à la pulsion de mort chez Freud, vous vous dites que ce pauvre homme n'a pas fini de jouer à la toupie dans son caveau. Pauvre Schopenhauer, puisses-tu nous pardonner...

Non, rassurez-vous, je ne perds pas la boule. Je ne suis pas un fanatique qui s'adresse à lui comme si c'était le bon Dieu et qu'il était parmi nous. Je suis juste en colère contre des fausses idées qui se perpétuent. Pas que je sois borné et que je refuse toute autre interprétation de Schopenhauer que la mienne (comme certains semblent le supposer), mais c'est simplement que, comme souvent lorsqu'il s'agit du rapport à Freud, c'est absolument pas argumenté, c'est de la décoration, c'est juste histoire de faire un petit pont, l'air de rien... Genre, je te dis que c'est semblable à la pulsion de mort, et puis hop, au revoir. Je t'ai étalé ma culture au passage et puis je te laisse te débrouiller avec... Alors que c'est un pont lourd de conséquence et qui, à mon sens, déforme la pensée de Schopenhauer.

Je me suis expliqué sur ce point je ne vais pas recommencer (cf. billet du 27 juillet "La question de la pulsion de mort chez Schopenhauer"). Je voudrai simplement argumenter contre cette formulation générale. Ce sera court, rassurez-vous (c'est du pinaillage de chercheur, alors ça va pas intéresser grand monde...). La négation de la Volonté est une extinction de la Volonté, elle n'est en rien une tendance, une pulsion qui habite chaque cellule vivante (et donc chaque être de la nature) et la fait tendre vers l'inorganique, vers la destruction. Outre la différence de niveau entre un principe métaphysique Thanatos (pulsion de mort) et l'attitude humaine apparentée pour Schopenhauer à l'attitude hautement morale dans le renoncement d'un individu à affirmer sa Volonté. il y a une différence métaphysique évidente. La négation de la Volonté consiste en une auto-exctinction de la Volonté, en un renoncement, alors que la pulsion de mort est une tendance positive : elle est une force destructrice présente en toute cellule vivante, une "Volonté de mourir" (qui est en combat avec la pulsion de vie Eros), si vous me permettez l'expression.. 

Je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de semblable là-dedans... Si quelqu'un peut m'expliquer, je veux bien discuter et mettre toute ma bonne volonté pour comprendre, et y consacrer tout le temps qu'il faudra, parce que mon esprit lent et borné ne comprend pas comment on peut dire une chose pareille !! Je suis juste déçu de voir l'excellent commentaire de M. Stanek finir sur cette note, qui gâche un peu, à mes yeux, le bouquet final. Ce n'est là qu'un minuscule détail (tout comme le petit flottement sur le terme d'inconscient qui aurait mérité d'être mieux défini... exigence somme toute personnelle, mais que voulez-vous, on ne se refait pas), et vous devez me trouver un peu dingue de m'emporter de la sorte et de me formaliser pour une demi-phrase dans un livre brillant de 290 pages, dont je ne peux que vous recommander chaudement la lecture. Après, on va finir par me taxer automatiquement d'anti-Stanek, comme on a le plaisir de me taxer automatiquement d'anti-Rosset... Je vais encore passé pour le fanatique prétention en colère contre les méchants commentateurs officiels, en exhibant ma petite critique pour mieux cacher mes éloges (et non, je ne suis pas paranoïaque, juste trop souvent incompris à mon goût...). C'est juste que cette phrase est dommageable et que j'ai du mal à comprendre ce qu'elle fait dans un livre de cette qualité, voilà tout.

En espérant pouvoir en discuter un jour avec son auteur, que j'aurai peut-être la chance de rencontrer à l'occasion du colloque toulousain qui s'annonce (si toutefois, avant tout, j'arrive à rallier Toulouse par ces temps de grèves...).

Je tenais, pour finir, à vous remercier toutes et tous de vous intéresser (de plus en plus nombreux) à ce blog, peuplé d'annonces diverses, de coups de gueule, de tirades parfois personnelles, parfois un peu trop passionnées et manquant d'objectivité et de sérieux, et de rares rapports de l'avancée de mes recherches. Merci infiniment de votre soutien et de vos encouragements, et si vous êtes de plus en plus nombreux c'est que je ne dois pas être si chiant que ça... Oui, je sais, je sais... mais bon, laisser moi rêver un peu, s'il vous plaît !





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Published by Jean-Charles Banvoy
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commentaires

Geslot 17/10/2010 13:54


Bonjour, d'accord vous m'accordez que Schopenhauer n'est pas moins métaphysicien que Freud (et je dirai même qu'il est meilleur métaphysicien parce qu'il n'a pas honte de l'être). Cependant, même
si l'abnégation de la Volonté a pour Schopenhauer une dimension morale que n'a pas du tout la pulsion pour Freud, j'ai beaucoup de réserves à conclure comme vous que le rapprochement de Stanek soit
un contresens sur la pensée de Schopenhauer. Pourquoi? Parce que même si "vouloir ne plus vouloir" peut sembler un "non-sens", selon moi, c'est pour Schopenhauer, ce qui exprime la condition
"tragique" (et non pas seulement "absurde" comme le soutient C.Rosset) de la nature humaine. Plus généralement, c'est parce que je pense qu'une Volonté de ne plus vouloir n'est pas qu'un non-sens
que je considère que la philosophie de Schopenhauer est authentiquement une philosophie irrationnelle ( et selon moi, ce qualificatif ne doit être assorti d'aucune connotation "négative" ou
"péjorative"). Mais, bien sûr, il est possible que je me trompe; cependant, même si pour Schopenhauer la Volonté,pouvant être consciente seulement en l'homme, d' anéantir le réel ne me semble pas
être en contradiction totale avec une certaine interprétation de la pulsion de mort dont Freud a bien dit que ce n'était pour lui qu'une "hypothèse spéculative".


Jean-Charles Banvoy 18/10/2010 21:06



Schopenhauer est bien meilleur métaphysicien que Freud, c'est là une certitude et un avis que je partage entièrement. Comprenez bien que je ne dis pas que l'opposition entre négation de la
Volonté et pulsion de mort réside dans le fait que la première possède une dimension morale et la seconde non (comme mon billet pourrait le laisser croire). Comme je l'ai bien précisé dans ma
précédente réponse, elles possèdent toutes deux une dimension (avant tout je dirai) métaphysique. L'opposition est donc flagrante entre la négation de la Volonté et la pulsion de mort, entre
l'auto-exctinction de la Volonté et une "Volonté de mourir" si vous me permettez l'expression. Schopenhauer, et c'est sur ce point que nous semblons ne pas nous comprendre ne conçoit pas du tout
la négation de la Volonté comme une Volonté de ne plus Vouloir (comme le prétendait Nietzsche, bien loin d'accéder à la profondeur de la pensée de son "maître à penser"). Schopenhauer parle
d'extinction de la Volonté, de résignation. La négation de la Volonté consiste en une cessation du Vouloir, non en une volonté de ne plus vouloir, ce qui est, dans le cadre de sa pensée un
véritable non-sens. Ainsi, il me semble que sur un plan métaphysique on ne peut dire que la négation de la Volonté est semblable à la pulsion de mort qui est une force, une tendance positive à la
destruction. Nous revenons ainsi à ce que nous disions précédemment : la négation de la Volonté, qui est à proprement parler un renoncement, n'est en rien l'origine du suicide et une tendance à
retourner à l'inorganique comme l'est la pulsion de mort freudienne. Dire que Négation de la Volonté et pulsion de mort sont semblable, c'est faire de la négation de la Volonté une tendance
métaphysique positive, c'est insinuer que la Volonté décide de ne plus Vouloir et se retourne contre elle-même, c'est donner ainsi crédit à l'interprétation nietzschénne d'un Vouloir ne plus
Vouloir contre la cohérence du propos de Schopenhauer sur la morale.



Geslot 16/10/2010 17:02


Bonjour,
Peut être avez vous raison de penser que pour Freud la pulsion de mort est un principe métaphysique parce qu'universel en tout être vivant, principe se manifestant comme une pulsion de retour à
l'inorganique alors qu'au contraire pour Schopenhauer,le renoncement à l'affirmation de la Volonté serait spécifique aux seuls êtres humains et témoignant uniquement d'une attitude hautement
morale. Cependant, pour Schopenhauer la Volonté n'a rien de spécifiquement humain puisque même les êtres inorganiques en sont dotés et si seuls quelques individus humains, parce qu'ils parviennent
à avoir une "connaissance intuitive de la Volonté comme essence intime de toute chose" peuvent renoncer à affirmer leur volonté individuelle ou singulière ce n'est pas pour autant en niant leur
volonté propre qu'il renonce à affirmer la Volonté. Donc, je ne comprend pas comment vous pouvez soutenir que la Volonté dont Schopenhauer dit qu'elle est l'essence du monde est moins métaphysique
que la pulsion (de vie ou de mort, c'est indifférent) de Freud. Certes selon Schopenhauer seul un être vivant humain peut avoir des raisons morales de renoncer à l'affirmation de sa volonté mais sa
volonté ce n'est qu'une représentation de la Volonté et ce que vous appelez "la volonté négative" ne peut pas être ce que la philosophie de Schopenhauer (qui est une métaphysique revendiquée)se
propose de détruire ou d' abolir car alors la philosophie de Schopenhauer ne serait que l'expression d'un moraliste et il lui serait suffisant de persuader les autres qu'il serait moralement
souhaitable qu'ils se suicident; chose qu'il s'est bien garder de faire.


Jean-Charles Banvoy 16/10/2010 19:48



Bonsoir,


Merci beaucoup pour votre commentaire. Je me suis quelque peu mal exprimé peut-être, mais bien loin de moi l'idée de dire que la Volonté est moins métaphysique que la pulsion (de vie ou de mort)
chez Freud. Si j'ai dit une telle chose, qu'on me jette aux lions... Je voulais simplement marquer une grosse difficulté, dans le cas du passage du commantaire en question dont la compréhension
m'échappe, où il est dit que la négation de la Volonté est semblable à la pulsion de mort chez Freud. Ce que je voulais précisément souligner c'est que M.Stanek fait là un pont entre, d'une part,
la négation de la Volonté qui est une attitude "négative" consistant à cesser de Vouloir (et non une Volonté de ne plus Vouloir ce qui serait, on est bien d'accord, un non-sens) et, d'autre part,
une pulsion tendant fondamentalement et "positivement" à la destruction, à la mort, à l'inorganique. La résignation à la Volonté, comme vous le dites bien, ne conduit pas à la mort, ni à la
destruction... le suicide étant pour Schopenhauer, au contraire, une affrimation de la Volonté de vivre. Evidemment, à aucun moment nous ne quittons le plan de la métaphysique dans ce rapport
entre ces deux éléments... et c'est cette différence entre l'abolition du Vouloir et la "volonté" de s'abolir (si vous me permettez l'expression) qui marque l'opposition de Schopenhauer et de
Freud métaphysiquement parlant.



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  • : Etudes de la pensée de Schopenhauer et notamment de son rapport à la psychanalyse et aux neurosciences.
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  • Jean-Charles Banvoy
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?"
 UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?" UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2

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