Etudes de la pensée de Schopenhauer et notamment de son rapport à la psychanalyse et aux neurosciences.
Le boulot intensif avait repris depuis quelques semaines maintenant, après une petite semaine d'interruption post-colloque, et j'ai besoin de vacances ! Avant cela, hormis le fait qu'il faudrait que je me décide à achever mon article issu de ma conférence (vous savez comment c'est, on est jamais satisfait et on passe son temps à retravailler inlassablement page après page - bon promis, ma chérie, vendredi, au plus tard, il est terminé et je déconnecte trois semaines), j'ai besoin de faire le point sur une question (il y en aurait bien d'autres) qui revient inlassablement dans ma tête par l'intermédiaire des éminents commentateurs de Schopenhauer. Je viens de terminer le relevé de tout ce qui a pu être dit sur l'inconscient dans les commentaires en ma possession (ce qui correspond à toute la littérature française des 50 dernières années) et je m'aperçois d'une chose c'est qu'on ne parle pas de l'inconscient sans parler de Freud. Vous allez me dire, logique, sans Freud et sa théorisation de l'inconscient, on ne s'intéresserait pas plus à ce qu'en a dit Schopenhauer qu'un garçon coiffeur à une clé à molette... Et, je crois bien que vous auriez raison de dire une telle chose. Ce que je veux dire, plus spécialement, c'est qu'on n'envisage Schopenhauer qu'à travers le prisme freudien, que dans le rapport entre ce qu'il dit et les concepts de la psychanalyse, ou encore pire, en voulant faire ressortir de certains passages de son œuvre les concepts de refoulement, d'inconscient psychique, etc.
Je ne vais pas m'attarder sur ces questions, déjà maintes fois traitées, et qui me laissent personnellement, profondément perplexe. On ne peut penser aucun passage de l'œuvre, sans se référer à l'ensemble, comme Schopenhauer le préconise lui-même (bien conscient qu'il était de former une philosophie originale et profonde). La question qui m'interpelle c'est cette question de la pulsion de mort, de l'instinct de mort, qui serait soit disant présent chez Schopenhauer... J'attends là-dessus vos impressions, mais pour ma part, il est clair qu'affirmer la présence en nous d'une force fondamentalement destructrice, qui tend vers l'inorganique et l'indéterminé, et qui, par la même occasion expliquerai le suicide, est totalement impensable chez Schopenhauer. C'est pour cela, à mon sens, que le rapport entre Schopenhauer et la seconde topique freudienne est proprement impensable : Freud, s'avançant de plus en plus sur le terrain de la métaphysique (veuillez excuser le gros mot), s'est radicalement écarté de la vision schopenhauerienne du monde (qu'il n'a par ailleurs jamais repris à son compte...).
Reprenons nos trois idées :
La Volonté est volonté de vivre (et c'est même là un pléonasme, selon les dires même de Schopenhauer). Eros et Thanatos, pour Freud, sont deux forces présentes et en lutte perpétuelle au sein même de chaque cellule vivante. Il y a deux tendances qui s'affrontent en chaque être : une tendance à l'union, à la liaison, et une autre à la désunion, à la destruction. Il est certain qu'une telle opposition n'existe pas chez Schopenhauer : la Volonté est entièrement tournée vers la vie (il est même impropre de dire les choses comme cela, vu que vouloir et vivre, sont, pour lui, en fin de compte une seule et même chose). L'argument souvent employé pour appuyer l'idée selon laquelle la pulsion de mort est présente chez Schopenhauer, est cette idée, qu'il formule à plusieurs reprises, suivant laquelle les manifestations de la Volonté sont en guerre et se dévorent entre elle. La Volonté, de cette façon, s'autodévorerait. J'ai deux contre-arguments à fournir ici :
D'une part, Schopenhauer parle là des manifestations de la Volonté. Une telle lutte n'existe que dans le théâtre de la représentation : elle ne concerne en rien la Volonté en elle-même, qui s'exprime de la même manière (comme vouloir-vivre) dans tous les êtres de la nature.
D'autre part, et de ce fait, ce n'est pas parce que les manifestations de la Volonté s'entredéchirent que la Volonté se change en force destructrice : chaque être détruit l'autre pour survivre et obéit en cela à un besoin de conservation. Cette guerre, n'est pas une guerre pour la destruction, mais pour la survie ! C'est parce que chaque être est l'expression de la Volonté, et que ces volontés s'entrechoquent, que cette guerre existe. Il n'y a pas de volonté de détruire, et encore moins de volonté de mourir, interne à chaque être vivant.
La pulsion de mort, est définie par Freud comme un retour à l'inorganique. Or Schopenhauer pense la Volonté, principe unique, comme une tension vers une manifestation toujours plus spécifié, une tension vers la connaissance, une tension vers la plus aboutie de ses manifestations (par laquelle elle se connaît elle-même le plus précisément) : l'homme. Chaque manifestation tend à s'élever dans l'échelle des être. Parler d'une tendance fondamentale de la vie à l'inactivité, l'indéterminé et l'inorganique est proprement une contradiction et en totale opposition avec la pensée de Schopenhauer.
Sur la question du suicide, l'opposition ne peut être plus nette... même si, disons le bien, le suicide est resté un mystère pour lui (il l'avoue dans l'Abrégé de psychanalyse qu'il publie en 1939, peu de temps avant sa mort), Freud n'a pour seule explication qu'une hypothèse : l'équilibre entre Eros et Thanatos serait bouleversé, la pulsion de mort prendrai le pas sur la pulsion de vie, et l'individu en viendrait à s'autodétruire. Or, une telle "volonté de mourir" chez Schopenhauer est impensable ! D'autant qu'il s'évertue à montrer que le suicide est le résultat d'une forte volonté-de-vivre contrariée. L'individu, plus que tout, veut vivre, mais il ne peut supporter les conditions dans lesquelles il vit. C'est la souffrance atroce de la frustration, qu'il ne peut plus supporter, qui conduit l'homme à refuser de continuer à vivre dans ces conditions.
Bref, tout ça pour dire que je ne comprends pas cette perspective sur la pulsion de mort en germe chez Schopenhauer... Comme si Schopenhauer pensait une quelconque dualité, une opposition, vie/mort... c'est proprement ridicule, à mon sens.... comme toute dualité dans la pensée de Schopenhauer, me semble-t-il. Après, si certains d'entre vous ont des arguments pour ou contre ce que je viens de baragouiner, ou un avis sur cette dualité en particulier, ou sur la dualité en général chez Schopenhauer, libre à vous d'entrer dans la partie. Bon je sais, le sujet est pas génial pour les vacances, mais bon, la vie (ou la vérité, ça dépend juste de quel point de vue on se place) ne s'arrête jamais, alors...
Bonne vacances à tous ceux qui ont cette chance !