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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 12:48

Le boulot intensif avait repris depuis quelques semaines maintenant, après une petite semaine d'interruption post-colloque, et j'ai besoin de vacances ! Avant cela, hormis le fait qu'il faudrait que je me décide à achever mon article issu de ma conférence (vous savez comment c'est, on est jamais satisfait et on passe son temps à retravailler inlassablement page après page - bon promis, ma chérie, vendredi, au plus tard, il est terminé et je déconnecte trois semaines), j'ai besoin de faire le point sur une question (il y en aurait bien d'autres) qui revient inlassablement dans ma tête par l'intermédiaire des éminents commentateurs de Schopenhauer. Je viens de terminer le relevé de tout ce qui a pu être dit sur l'inconscient dans les commentaires en ma possession (ce qui correspond à toute la littérature française des 50 dernières années) et je m'aperçois d'une chose c'est qu'on ne parle pas de l'inconscient sans parler de Freud. Vous allez me dire, logique, sans Freud et sa théorisation de l'inconscient, on ne s'intéresserait pas plus à ce qu'en a dit Schopenhauer qu'un garçon coiffeur à une clé à molette... Et, je crois bien que vous auriez raison de dire une telle chose. Ce que je veux dire, plus spécialement, c'est qu'on n'envisage Schopenhauer qu'à travers le prisme freudien, que dans le rapport entre ce qu'il dit et les concepts de la psychanalyse, ou encore pire, en voulant faire ressortir de certains passages de son œuvre les concepts de refoulement, d'inconscient psychique, etc.

Je ne vais pas m'attarder sur ces questions, déjà maintes fois traitées, et qui me laissent personnellement, profondément perplexe. On ne peut penser aucun passage de l'œuvre, sans se référer à l'ensemble, comme Schopenhauer le préconise lui-même (bien conscient qu'il était de former une philosophie originale et profonde). La question qui m'interpelle c'est cette question de la pulsion de mort, de l'instinct de mort, qui serait soit disant présent chez Schopenhauer... J'attends là-dessus vos impressions, mais pour ma part, il est clair qu'affirmer la présence en nous d'une force fondamentalement destructrice, qui tend vers l'inorganique et l'indéterminé, et qui, par la même occasion expliquerai le suicide, est totalement impensable chez Schopenhauer. C'est pour cela, à mon sens, que le rapport entre Schopenhauer et la seconde topique freudienne est proprement impensable : Freud, s'avançant de plus en plus sur le terrain de la métaphysique (veuillez excuser le gros mot), s'est radicalement écarté de la vision schopenhauerienne du monde (qu'il n'a par ailleurs jamais repris à son compte...).

Reprenons nos trois idées :

La Volonté est volonté de vivre (et c'est même là un pléonasme, selon les dires même de Schopenhauer). Eros et Thanatos, pour Freud, sont deux forces présentes et en lutte perpétuelle au sein même de chaque cellule vivante. Il y a deux tendances qui s'affrontent en chaque être : une tendance à l'union, à la liaison, et une autre à la désunion, à la destruction. Il est certain qu'une telle opposition n'existe pas chez Schopenhauer : la Volonté est entièrement tournée vers la vie (il est même impropre de dire les choses comme cela, vu que vouloir et vivre, sont, pour lui, en fin de compte une seule et même chose). L'argument souvent employé pour appuyer l'idée selon laquelle la pulsion de mort est présente chez Schopenhauer, est cette idée, qu'il formule à plusieurs reprises, suivant laquelle les manifestations de la Volonté sont en guerre et se dévorent entre elle. La Volonté, de cette façon, s'autodévorerait. J'ai deux contre-arguments à fournir ici :
D'une part, Schopenhauer parle là des manifestations de la Volonté. Une telle lutte n'existe que dans le théâtre de la représentation : elle ne concerne en rien la Volonté en elle-même, qui s'exprime de la même manière (comme vouloir-vivre) dans tous les êtres de la nature.
D'autre part, et de ce fait, ce n'est pas parce que les manifestations de la Volonté s'entredéchirent que la Volonté se change en force destructrice : chaque être détruit l'autre pour survivre et obéit en cela à un besoin de conservation. Cette guerre, n'est pas une guerre pour la destruction, mais pour la survie ! C'est parce que chaque être est l'expression de la Volonté, et que ces volontés s'entrechoquent, que cette guerre existe. Il n'y a pas de volonté de détruire, et encore moins de volonté de mourir, interne à chaque être vivant.

La pulsion de mort, est définie par Freud comme un retour à l'inorganique. Or Schopenhauer pense la Volonté, principe unique, comme une tension vers une manifestation toujours plus spécifié, une tension vers la connaissance, une tension vers la plus aboutie de ses manifestations (par laquelle elle se connaît elle-même le plus précisément) : l'homme. Chaque manifestation tend à s'élever dans l'échelle des être. Parler d'une tendance fondamentale de la vie à l'inactivité, l'indéterminé et l'inorganique est proprement une contradiction et en totale opposition avec la pensée de Schopenhauer.
 
Sur la question du suicide, l'opposition ne peut être plus nette... même si, disons le bien, le suicide est resté un mystère pour lui (il l'avoue dans l'Abrégé de psychanalyse qu'il publie en 1939, peu de temps avant sa mort), Freud n'a pour seule explication qu'une hypothèse : l'équilibre entre Eros et Thanatos serait bouleversé, la pulsion de mort prendrai le pas sur la pulsion de vie, et l'individu en viendrait à s'autodétruire. Or, une telle "volonté de mourir" chez Schopenhauer est impensable ! D'autant qu'il s'évertue à montrer que le suicide est le résultat d'une forte volonté-de-vivre contrariée. L'individu, plus que tout, veut vivre, mais il ne peut supporter les conditions dans lesquelles il vit. C'est la souffrance atroce de la frustration, qu'il ne peut plus supporter, qui conduit l'homme à refuser de continuer à vivre dans ces conditions.

Bref, tout ça pour dire que je ne comprends pas cette perspective sur la pulsion de mort en germe chez Schopenhauer... Comme si Schopenhauer pensait une quelconque dualité, une opposition, vie/mort... c'est proprement ridicule, à mon sens.... comme toute dualité dans la pensée de Schopenhauer, me semble-t-il. Après, si certains d'entre vous ont des arguments pour ou contre ce que je viens de baragouiner, ou un avis sur cette dualité en particulier, ou sur la dualité en général chez Schopenhauer, libre à vous d'entrer dans la partie. Bon je sais, le sujet est pas génial pour les vacances, mais bon, la vie (ou la vérité, ça dépend juste de quel point de vue on se place) ne s'arrête jamais, alors...

Bonne vacances à tous ceux qui ont cette chance !

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Published by Jean-Charles Banvoy
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commentaires

Geslot 26/07/2011 15:27


Encore une remarque. Pour Schopenhauer la Volonté est fondamentalement indéterminée, inconsciente et radicalement résistante ou même "indifférente" à toute effort de représentation. certes, il la
qualifie aussi de "vouloir-vivre" mais je persiste à penser que la vie et la connaissance, inévitablement représentative, ne sont pas ce qui est voulu par la Volonté.Que la Volonté veuille vivre
cela ne signifie rien de déterminé et cette indétermination n'a pas le sens d'une préférence de la vie par rapport à la mort ni d'une préférence pour la connaissance par rapport à une forme
"abyssale" d'ignorance. Croire que le caractère "affirmatif" de la Volonté soit une affirmation de la puissance n'est pas plus mais pas moins illusoire que croire que la volonté soit la pulsion de
mort dont parle Freud dans son intrication indissociable avec Eros. la prééminence supposé du vouloir vivre sur le non vouloir vivre n'est elle aussi, qu'une conséquence de la réprésensation du
phénomène qui se suppose le "support" empirique ou phénoménal de la Volonté. Donc la Volonté n'est pas davantage vouloir de la vie que vouloir ou désir de mort. La Volonté est si inconditionnée et
si indéterminée qu'il serait tout à fait légitime de l'appeler Pulsion sans qu'il soit aucunement nécessaire de lui ajouter quoique ce soit car doute détermination supplémentaire est conditionnée
par des caractéristiques entiêrement relatives aux phénomènes. Un "scorpion" qui s'injecte lui même son venin mortel, dans certaines circonstances est une image non moins inadéquate de ce qu'est la
Volonté pour Schopenhauer que le chiendent ou l'espèce humaine qui croit et se multiplie.


Manant2 12/08/2010 18:07


Le voile de maya est une image récurrente chez Schopenhauer, empruntée au brahmanisme et qui correspond à la façon dont il appréhende la connaissance, c'est-à-dire comme un processus
d'individuation : "la connaissance en général découle de la pluralité et de l'existence séparée des êtres". S'il n'y avait qu'un seul être, il n'y aurait pas besoin de connaissance, "car il serait
justement lui-même tout dans le tout". D'où le caractère "voile" de la connaissance (Jung parlerait de "projection", lui qui a bien compris le concept d'individuation en lui donnant le sens du
détachement du moi de l'inconscient collectif). Il faut se représenter la connaissance comme un voile jeté sur les choses qui leur donne corps sans pouvoir embrasser leur essence. On est au cœur de
la philosophie de Schopenhauer et de Kant (avec des réminiscences platoniciennes —mythe de la caverne— : il s'agit de l'impossibilité du sujet de pénétrer l'essence de l'objet quel qu'il soit, même
quand cet objet est soi-même. Il en découle une conséquence terrible : le sujet se représentant le monde EST le monde et il EST la volonté; les autres ne sont que des représentations.


Nicolas Lévy 12/08/2010 10:43


Après une cuiller de confiture je repense...
1 "Le voile de Maya (l'individuation)" me semble un peu plaqué et téléphoné...discutable
2 Un matin après un reve incompréhensible, cette phrase m'est venue , je ne sais pas si Schopenhauer l'a dite
je cherchais un définition intuitive pour une partie de mon travail en relation avec Schopenhauer
"Une représentation DE représentation qui favorise l'intuition" pour moi c'est très clair....comme ça


Nicolas Lévy 12/08/2010 10:34


Je n'ai pas du tout soulevé l'hypothèse que Schopenhauer est une caution pour Freud....
J'ai simplement essayé de situer le mot "Pulsion" dans le vocabulaire de la Neuro-Physiologie ...
Le reste de votre commentaire est brillant et éclairant comme d'hab...
Je ne suis pas philosophe, votre texte me fait faire de nombreuses associations....
Par exemple que Freud n'a pas lu Kant ! à la différence de Jung, bon cela nous emmènerait trop loin ...
Vers la fin vous dites que Schopenhauer à aussi ouvert la voie à une "méthodologie" très souple, générale, applicable selon moi à la physiologie...par exemple il y a au niveau du tronc cérébral un
inconscient cablé adapté à la survie..pas du tout "négociable"
Ce que Schopenhauer a parfaitement compris...
On vient de m'apporter un pot de confiture..
Je vous laisse, j'espère avoir le plaisir de reparler du thème, peut etre ailleurs qu'ici
Il y a vraiment tant de choses à dire...
Bien à vous


Manant2 11/08/2010 20:06


Cher monsieur,
Vous avez déjà soulevé l'hypothèse selon laquelle Schopenhauer est une sorte de caution philosophique pour la pensée de Freud, fortement attaquée à ses débuts.Cela veut dire que Schopenhauer gagne
à être étudié pour lui-même et non selon telle ou telle approche. Que l’on s’y intéresse en fonction de l’approche freudienne, ( très ambiguë car Freud a dit ne pas avoir lu l’œuvre de
Schopenhauer) est en soi une démarche faussée par des perspectives qui ne sont pas celle du philosophe allemand.
Etudier Schopenhauer pour lui-même consiste d’abord à le situer dans l’univers de la connaissance dans lequel il se situe : la philosophie, des Grecs jusqu’aux penseurs de son temps, qu’il
synthétise en quelque sorte. Dans le prolongement de Kant ; dont il revendique la pensée en en critiquant ce qui devait l’être, il ouvre la philosophie aux sciences exactes et réduit la religion à
la nécessité de satisfaire le besoin d’espoir des masses. Sa pensée opère un désenchantement systématique du monde, désormais compris en tant que représentation ; démarche qui va de pair avec une
démolition en règle de l’optimisme.
Le fait que cette pensée est marquée par le pessimisme n’autorise pas de la considérer comme porteuse d’une pulsion de mort (celle qui travaillerait soi-disant inconsciemment l’auteur), car cette
pensée est des plus claire. Elle repose sur un constat que beaucoup, aujourd’hui même, se refusent à admettre en faisant l’autruche ; un constat irrémédiable et irrévocable : la volonté (la chose
en soi, l’objet) est prééminent. L’intellect (le sujet se représentant) est secondaire ! La volonté est métaphysique ; l’intellect est organique. C’est une pensée forte, car, de la dualité
volonté/sujet découlent les dualités nietzschéenne (Apollon/Dyonisos) sur laquelle repose toute l’œuvre de l’auteur de "La naissance de la tragédie", et freudienne (Eros/thanatos). Mais seule la
dualité dégagée par Schopenhauer peut être considérée comme une vérité philosophique largement étayée et amplement démontrée. La fameuse « pulsion de mort » freudienne n’a rien à voir avec la
problématique que soulève chez le sujet pensant la question de sa relation avec la volonté, dès qu’il prend conscience de l’existence de cette dernière et de son emprise sur lui. Le sujet,
considérant qu’il est entièrement déterminé et impuissant, incapable d’éliminer le mal ou même d’améliorer son propre caractère, peut être tenté par la renonciation à la volonté. C’est sa seule
liberté (parcours de l’ascète ou du saint). Schopenhauer se prononce nettement en faveur de cette liberté, en prenant soin de condamner le suicide et d’en donner les raisons (le suicide est une
soumission à la volonté, non une libération d’icelle). La position du sujet Schopenhauer n’a rien à voir avec une quelconque pulsion de mort. Elle découle d’une démarche philosophique développée
sous tous ses aspects. Mais un certain freudisme a évolué en chapelle avec ses prêtres, ses prêches et ses anathèmes, pour devenir le masque d’une nouvelle bonne conscience. Parler de « pulsion de
mort » au sujet de Schopenhauer, consiste à affubler sa pensée d’un caractère morbide et aboutit à empêcher une connaissance approfondie d’une vérité qui fait peur. Bien plus peur que
l’inconscient. Car on est en pleine pensée claire… et nette !!
C’est le dernier point qui situe Schopenhauer par rapport à Freud : le premier agissant par le biais d’une pensée claire a levé le voile de Maya (l'individuation) sur ce qu’on avait du mal à penser
jusque-là (la mort, l’amour, la morale) et qu’on abandonnait au domaine du religieux ou celui du droit. Le second ne dévoile rien : il a ouvert un champ nouveau d’investigation, nommé «
L’inconscient » qui reste encore à défricher avec des outils qui restent à affiner.
Cordialement


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  • Schopenhauer
  • : Etudes de la pensée de Schopenhauer et notamment de son rapport à la psychanalyse et aux neurosciences.
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  • Jean-Charles Banvoy
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?"
 UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?" UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2

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