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9 janvier 2009 5 09 /01 /janvier /2009 14:59
Une petite question de méthode : Mieux vaut-il lire l’œuvre d’un philosophe ou les commentaires que l’ont a pu écrire à son sujet ? Oui, je sais que c’est une question rhétorique mais il faut bien introduir eson sujet et il est dans l’air du temps d’emprunter des chemins détournés pour faire comprendre ce que l’on pense… Mais, personnellement, j’ai beaucoup de mal à me faire à l’air du temps et j’affirme qu’il vaut mieux cent fois lire l’œuvre du philosophe que ses commentaires ! Excusez ma franchise, mais dans la somme des commentaires qui ont pu être écrit sur Schopenhauer, je n’en vois que deux qui méritent par leur pertinence et leur force d’être mentionnés : Schopenhauer de Théodore Ruyssen (de loin le meilleur de tous) et Schopenhauer et les années folles de la philosophie de Rüdiger Safranski, qui brille par son immense richesse.

Concernant les autres (en exceptant Schopenhauer de Théodule Ribot et Une philosophie du conflit de Sandro Barbera, que je n’ai pas encore lu), je me garderai bien de les critiquer, sous peine de passer pour un prétentieux, qui prétend (ô crime atroce !) connaître mieux Schopenhauer que les gens qui ont été (ô critère suprême de reconnaissance !) publiés… Et loin de moi l’idée de m’attaquer au grand Clément Rosset, vénéré commentateur officiel de Schopenhauer, qui semble avoir bercé l’immense majorité de la génération présente de chercheur sur Schopenhauer. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a rien de plus illusoire que de prétendre connaître la pensée d’un auteur à partir de la lecture de commentaires, tout pertinent qu’il soit.

Je pense que les Ecrits sur Schopenhauer de Clément Rosset véhiculent plus de contradictions et d’erreurs que tous les autres commentaires réunis. Et c’est l’objet de ce billet, qui risque donc d’être un peu long et surtout un peu fastidieux, que de prouver cette affirmation. Figurez-vous que ce brave petit bonhomme considère que Schopenhauer est un philosophe de l’absurde, i.e. que le système schopenhauerien repose sur une intuition (comme selon lui tout système philosophique) : celle de l’absurdité du monde. Le monde dans son essence, c’est-à-dire la Volonté, est profondément absurde. Pas qu’il nous paraisse absurde, pas que cette absurdité soit le propre des phénomènes du monde comme représentation, mais il est absurde EN SOI ! C’est le vouloir lui même qui est absurde, car ses phénomènes apparaissent entièrement finalisés et nécessaires, alors qu’en soi il est hors de toute finalité et de toute nécessité. Ainsi, il y a dans le monde, une nécessité sans cause et une finalité sans fin…

Clément Rosset oublie là l’essentiel, ce qui fait le fond de la pensée de Schopenhauer, et qui est exprimé par le titre de son œuvre principale : le monde peut être considéré selon deux points de vue, celui de la représentation, et celui de la Volonté. Certes, dans le monde comme représentation, tous les phénomènes nous apparaissent régis par une implacable nécessité et organisé suivant une fin. Dans le monde considéré comme Volonté, lorsque nous considérons l’en-soi des choses, nous n’y voyons ni nécessité, ni finalité et une totale liberté. Or la « connaissance » que nous pouvons avoir de la Volonté est toujours médiatisée par la forme du sens interne, le temps. Nous ne pouvons avoir aucune connaissance véritable de la chose en soi, mais qu’une connaissance partielle et indirecte, nous ne pouvons la ressentir que comme la Volonté qui se manifeste en nous, mais nous ne pouvons à aucun moment la qualifier d’aucun attribut. Echappant ainsi à toute représentation, elle ne peut recevoir aucun attribut, elle ne peut être l’objet d’aucun discours.

L’absurdité elle est lié intrinsèquement à la nature de notre intellect, incapable de saisir l’en soi des phénomènes. Il y a contradiction entre les phénomènes, qui nous apparaissent régis par la nécessité et finalisés, et la Volonté TELLE QU’ELLE NOUS APPARAIT. L’absurdité n’est qu’une notion du monde comme représentation, de notre intellect, et qui prend naissance dans le fait qu’un objet est à la fois une chose et son contraire. La Volonté, c’est-à-dire le monde, serait à la fois fnalisée et sans fin, à la fois entièrement nécessaire et sans cause. Or la nécessité et la finalité appartiennent à notre point de vue phénoménal sur le monde et l’absence de fin et de cause du monde découlent de notre point de vue limité et fragmentaire que nous pouvons avoir sur la Volonté. L’absurdité réside donc entre les deux points de vue que nous avons sur le monde, entre les deux sources de connaissance que nous pouvons avoir sur la Volonté. L’absurdité est donc le résultat de notre incapacité intellectuelle, de la nature même de la connaissance humaine.

Cette thèse de l’absurdité du monde, qui ne repose sur aucun passage de l’œuvre de Schopenhauer (jamais Schopenhauer ne parle d’absurdité du monde ou de la Volonté… puisque se serait une inconséquence de son système), me semble totalement contestable. Il n’y a contradiction qu’au sein de la connaissance humaine, entre ce à quoi nous avons accès par notre cerveau (la représentation) et ce à quoi nous avons accès par les affections du corps propre (la Volonté). Et cette apparente contradiction n’est qu’une conséquence de toute la pensée de Schopenhauer, elle n’en est en rien à l’origine. Ce qui fait le fond du système schopenhauerien, et c’est en cela seulement que Clément Rosset a raison, c’est une intuition, celle de la Volonté. C’est cette intuition de la Volonté, qu’il a eu au cours de sa 17ème année durant son voyage à travers l’Europe, que l’œuvre de Schopenhauer cherche à exprimer, à rendre communicable. Il a atteint la vérité intuitivement (en soi elle n’est rien d’autre et c’est pure folie que de croire que la vérité sort des mots et donc de l’esprit ; la vérité nous la vivons chaque jour et nous en faisons partie intégrante) et il a passé sa vie à la transcrire à l’aide des concepts pour la rendre communicable. Voilà l’authenticité de Schopenhauer.

Que dire maintenant de l’horrible commentaire de Clément Rosset sur l’esthétique de Schopenhauer. Je ne sais pas s’il est dans mon intérêt de poursuivre, mais qu’importe, je ne vais quand même pas faire le dos rond, passer mon chemin sans prévenir du danger. Je vous en supplie, lisez Schopenhauer, cela vous évitera quelques affreuses méprise sur sa pensée. Clément Rosset nous dit (je vais vous entretenir sur la plus merveilleuse, la plus sublime erreur du livre en question) : nous avons besoin de l’hypothèse d’un « sombre précurseur » de la Volonté pour expliquer la métaphysique de la musique de Schopenhauer. Il y a aurait un x, antérieur à la Volonté et qui serait ce qu’exprime la musique (je vais essayer de rester calme, mais ça sera pas simple…). Comment peut-on ne serait-ce que penser quelque chose d’antérieur à la Volonté ? D’une part nous ne pouvons même pas penser la Volonté. D’autre part le monde comme Volonté n’est qu’un point de vue sur le monde. Le monde en soi est Volonté, ce qui veut dire que ce sombre précurseur serait ce qui serait antérieur au monde lui même, à tout ce qui existe. Mais comment l’expression de quelque chose de purement inconnu pourrait nous procurer autant de si magnifique sentiment que l’écoute d’un morceau de musique ? Schopenhauer ne dit-il pas que la musique est l’expression directe de la Volonté, qu’elle n’est pas une représentation de la colère, de la joie, de la gaieté, de la tristesse… mais qu’elle est en soi la joie, la gaieté, la colère et la tristesse ?

Il n’y a rien chez Schopenhauer qui soit, comme dit Clément rosset, ante rem. Nous ne pouvons, de plus, rien dire de la Volonté. L’hypothèse d’un x, d’un sombre précurseur de la Volonté, est absolument inconcevable dans la pensée de Schopenhauer. D’une part parce que l’en soi, la Volonté, étant hors du temps, il est absurde (là c’est le cas) de poser l’idée d’une « antériorité ». D’autre part, c’est justement parce que la musique est l’expression directe de la Volonté qu’elle nous parle avec autant de force. Elle n’est pas un mystère, elle n’est pas quelque chose qui témoigne d’une chose indéfinissable et inconnaissable. Au contraire, elle est l’expression du monde tel qu’il est, en soi, sans passer par les formes de la représentation.

Désolé pour toute cette franchise si inhabituelle dans ce monde de courbette et de faux-semblants. Mais c’est ce que je pense, avec les données que j’ai sur Schopenhauer, de ce qu’a pu en dire Clément Rosset (dans les très grandes lignes évidemment). Ca manque certes d’arguments, de citations et de travail (de temps en fait… mais ce billet est dans mes fonds de dossier depuis si longtemps, que j’éprouve le besoin de le publier aujourd’hui), mais je compte sur un débat animé pour compléter et préciser mes propos. Alors, à vos claviers !

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Published by Jean-Charles Banvoy
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commentaires

éric lévis 18/07/2015 22:36

Je prends connaissance du commentaire ci-dessus au moment exact où je cherchais à joindre Clément Rosset pour lui exprimer de la reconnaissance pour son livre si intelligent eg si profond et si documenté.

Cela dit le commentaire ci-dessus est très bien aussi.

É.l.

Steph 05/01/2011 14:33


Je suis étudiante en M1 à la sorbonne et je travaille sur Schopenhauer pour mon mémoire (sur l'éternel présent). Aussi ai-je été plus qu'enthousiaste à la lecture de ce billet! La réflexion de
Rosset sur l'esthétique et son hypothèse du "sombre précurseur de la volonté" me semble également absurde et dénote d'une mauvaise compréhension et lecture de Schopenhauer (comme si Schopenhauer se
serait contenté d'une "allusion", lui qui ne s'est jamais privé de dire ce qu'il pensait et qui avait un si grand soucis d'être bien compris). J'ai l'impression que Rosset relit Schopenhauer à la
lumière d'autres pensées philosophiques qui n'ont pas grand chose à voir avec la métaphysique de la volonté... Et j'ai toujours été étonnée de le voir cité avec déférence dans la plupart des
commentaires, sans aucune critique ou retenue...
Je partage également votre avis concernant le Safranski, si dur à trouver aujourd'hui, et pourtant si éclairant et passionant.
Félicitation pour votre blog, et merci d'avoir confirmer mes doutes et ma méfiance quant à la valeur des écrits de Rosset! Bonne continuation


Jean-Charles Banvoy 18/01/2011 16:54



Merci de votre commentaire et pour votre enthousiasme ! Je vous suis également reconnaissant d'abonder dans mon sens et de réaffirmer que les propos de M. Rosset, contrairement à la coutume en
rigueur, devraient être bien plus analysés, mis en doute et critiqués... Je déplore également cette passivité des commentateurs, qui semble reconnaître en ses essais une immense qualité qu'ils
n'ont pas. Ils ont leur intérêt, comme tous travaux, mais c'est loin d'être parfait et certaines idées qu'il a avancé et qui depuis circulent dans la littérature sur Schopenhauer mériteraient une
critique en règle. (Je mesure mes propos pour ne pas être catalogué comme anti-Rosset primaire, mais on est bien d'accord, je pourrai le dire moins poliment que cela n'en serait pas
injustifié...)


Merci de votre soutient et de votre énergie. Cela fait chaud au coeur. Bonne continuation à vous aussi dans vos recherches schopenhaueriennes !



Stéphane Prat 11/08/2010 10:10


Voici le lien : http:/lemanchot-clown.over-blog.fr/


Stéphane Prat 11/08/2010 10:05


Je tombe par hasard sur cet article qui associe, par le biais de votre critique, deux noms qui me sont familiers.

Nous consacrons à ce "brave petit bonhomme" de Clément Rosset un livre collectif dont vous trouverez les références sur le blog, en lien. (en haut à droite)

Nul ne songerait à vous blâmer de lire un auteur dont vous parlez. Je constate en passant que la lecture que Rosset à fait de Schopenhauer (lecture d'adolescence d'ailleurs) vous permet quand même
de préciser la vôtre.

Bonne continuation.


Manant2 08/06/2010 16:50


Sur Freud et Schopenhauer et la morale :
Il n'est pas vrai de dire que Shopenhauer ne voit que le caractère inné : il distingue entre le caractère intelligible qui est inné et inchangeable et le caractère empirique qui se développe sans
se connaître vraiment. C'est ce dernier que Freud analyse (l'histoire du moi), pas le caractère intelligible. Il n'y a donc pas de contradiction. Au contraire!


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  • Jean-Charles Banvoy
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?"
 UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?" UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2

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