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26 octobre 2008 7 26 /10 /octobre /2008 11:33

Quelle immense satisfaction de recevoir un premier commentaire si construit, si sérieux et si prompt à créer le débat (commentaire posté par thazdjya à propos de l'article "Présentation") ! Merci infiniment à son auteur, qui donne vie à cet espace de discussion et d’échange sur la pensée de Schopenhauer, ce qui est un véritable bol d’air. J’avais vraiment l’impression de parler tout seul depuis quelques temps.

 

L’objet de ce billet est évidemment de vous répondre, très cher commentateur. Je vais répondre aux grandes idées que vous avez émises dans l’ordre de leur exposition. Tout d’abord, vous dites que le projet de séparer Schopenhauer de Freud est une tentative incompréhensible. Mon but n’est pas de séparer Schopenhauer et Freud d’un point de vue historique : je veux justement montrer que le seul lien qui unit Schopenhauer et Freud est un lien historique, Freud ayant lu Schopenhauer et l'ayant reconnu comme précurseur. Mon but n'est pas de remmettre en cause ce lien, tissé par les références freudiennes à la pensée de Schopenhauer, mais d'en questionner la pertinence. Mon but est de montrer que, d’un point de vue conceptuel, métaphysique, lorsque l'on compare les pensées de Schopenhauer et de Freud, en s’intéressant à la vision de l’homme qui émerge de chacune d'elle, on constate qu’elles sont différentes et proprement incompatibles. Je n'ai pas du tout pris une perspective historique, mais théorique et conceptuelle.

 

Vous dites : il faut s’adresser à l’intéressé, i.e. Freud. Freud fait des renvois à l’œuvre de Schopenhauer (renvois que j’ai repris dans l’introduction de mon travail) pour signifier le lien de sa pensée avec celle de Schopenhauer. Mon but était justement de juger de la pertinence de ces renvois. Est-ce que ces renvois ont une réalité ? Est-ce que faire intervenir Schopenhauer dans son discours sur la mort, la folie ou le refoulement est, de la part de Freud, justifié et possible ? Que Freud ait lu Schopenhauer précocement, qu’il ait appuyé ses travaux sur sa lecture de Schopenhauer, voilà ce qu’il me semble, pour les raisons que vous avez fort justement rappelé, impossible de contester. Il me semble impossible de croire que Freud a aussi peu et aussi tardivement lu Schopenhauer qu’il le prétend. A la vue du contexte intellectuel et de la grande popularité de Schopenhauer à l’époque, je pense qu’il n’est pas raisonnable de le prétendre.

 

Mais qu'avait-il lu de lui ? Et surtout, l’avait-il bien lu ? Avait-il saisi le sens de la métaphysique de Schopenhauer, avait-il bien saisi la conception de l’homme et du monde qui émane des œuvres de Schopenhauer ? Permettez-moi d’en douter très fortement. On ne peut pas prétendre se recommander de quelqu’un qui considère que l’histoire est un éternel recommencement, que le caractère d'un individu est immuable, quand on soutient une vision proprement historique du développement de la nature humaine et de l’individu ; de quelqu’un qui considère l’innéité de la moralité, quand on soutient que la moralité est quelque chose d’acquis au fur et à mesure du développement de l’individu, par la constitution du surmoi, c’est-à-dire par l’intégration des interdits parentaux et sociaux ; de quelqu’un qui considère qu’il n’y a qu’une seule et unique force, le vouloir-vivre, qui s’exprime en vous, quand on soutient, que luttent en vous deux forces opposées, les pulsions de vie et les pulsions de mort (pour ce qui est de la seconde topique)… Hypothèse, permettez-moi de le dire proprement métaphysique, dissimulée en hypothèse scientifique  (pour ce qui est de la seconde topique, l’opposition entre pulsions de vie et pulsions de mort, qui agit au sein même de chaque cellule vivante, et que Freud utilise pour expliquer un ensemble de phénomène très large – rapport dans la société, moralité, religion,… - est sans conteste d’ordre métaphysique ; mais elle ne l’est pas plus que la division de la première topique entre pulsions du moi et pulsions sexuelles, et j’en veux pour preuve ce passage de son ouvrage Le malaise dans la culture, page 59 de l’édition PUF Quadrige de 1979 : « Dans le plein désarroi des débuts, je trouvai mon premier point d’appui dans la maxime du philosophe-poète Schiller, selon laquelle « faim et amour » assurent la cohésion des rouages du monde. » N’est-ce pas là l’aveu d’un appui proprement métaphysique du travail théorique de la psychanalyse ?).

 

Voici le résumé de ma démarche :
- Freud a lu Schopenhauer (sans doute bien plus précocement qu'il veut bien l'admettre) et y fait référence dans son oeuvre, à des moments clés, sur des thèmes centraux du discours psychanalytique.
- Il y a donc un lien historique indubitable (du fait même que Freud cite Schopenhauer) et Freud prétend que ce lien est fondamental.
- Est-ce que ces références freudiennes à la pensée de Schopenhauer sont justifiées et témoignent-elles véritablement d'un rattachement de la psychanalyse aux bases de la pensée de Schopenhauer ?
- Si Freud a lu Schopenhauer et s'est inspiré de sa métaphysique comme vous semblez l'affirmer, alors dans la vision du sujet et de l'homme qui découle de la pensée freudienne, doit se retrouver des éléments essentiels de la vision du sujet, de l'homme et du monde de Schopenhauer.
- Or, comme je l'ai démontré dans mon mémoire, sur un plan théorique et conceptuel, il n'y a aucune correspondance entre Schopenhauer et Freud, que ce soit sur la conception du sujet (dans la première et la seconde topique) et sur les thèmes de l'amour, de la mort, de la science (la connaissance), de la morale, de la religion et du pessimisme.
- Si Freud a lu Schopenhauer, et a trouvé en lui ce qu'il y avait de présent dans un immense courant de pensée qui fleurissait dans les milieux intellectuels dans la deuxième moitié du 19ème siècle, i.e. l'existence de poussées inconscientes auxquels l'individu est soumis (Cf. L'inconscient cérébral, de Marcel Gauchet), il n'en est pas pour autant schopenhauerien.
- Les renvois de Freud à l'oeuvre de Schopenhauer n'ont donc pas de substance et témoigne, si ce n'est d'un manque de lecture, d'une mauvaise lecture de la pensée de Schopenhauer.

Donner une place à la psychanalyse dans le livre De la Volonté dans la nature… Oui, pour reconnaître que certaines forces agissent en nous inconsciemment, non pour tout le reste de l’œuvre de Freud. Mon propos n’est pas de considérer (du moins dans ce mémoire, ce sera le cas après, dans ma thèse – vu que là la psychanalyse sera considérée dans son aspect psychologique et scientifique) la psychanalyse en tant que psychologie, thérapeutique ou même science, mais de dégager, d’une manière théorique et générale, la conception de l’homme qui émane des textes freudiens, pour la comparer à celle qui émane des œuvres de Schopenhauer, de montrer qu’elles ne sont pas compatibles, que l’on ne peut pas, métaphysiquement et conceptuellement parlant, rattacher Freud et Schopenhauer. Mon point de vue était pour le moment extrêmement général, et ne portait pas sur la psychanalyse dans son aspect psychologique et thérapeutique (je n'ai pas pour autant conféré à la psychanalyse une Weltanschauung, un quelconque principe métaphysique ou une systématicité. C'est pour respecter cette absence de systématicité que j'ai recouru à l'étude thématique - ce qui m'a posé un sérieux problème vis-à-vis de la pensée de Schopenahuer comme vous pouvez vous en douter). Le point de vue va changer dans mon travail de thèse, mon but étant de poursuivre l’objectif de l'ouvrage de Schopenhauer De la Volonté dans la nature à propos de quelques découvertes scientifiques majeures de la fin du 19ème et du 20ème siècle, et notamment à propos des découvertes en neurosciences.

 

Une réconciliation de Schopenhauer et de Freud, n’est donc pas possible et même pas souhaitable. Etudier Freud et retenir les enseignements de sa méthode, en élaborer une critique constructive qui nous permette d’exprimer plus fidèlement la pensée de Schopenhauer sur un plan psychologique, voilà ce qui me semble souhaitable. Intégrer la dimension subjective et affective en psychologie, affirmer que nous sommes soumis à des processus inconscients, à des forces inconscientes, voilà ce qui me semble être l’apport fondamental de Freud en psychologie (Cf. Le nouvel inconscient, de Lionel Naccache). De ces deux idées la première n’est en aucun rapport avec Schopenhauer, et la seconde, si elle correspond dans une certaine mesure à ce que disait Schopenhauer, ce qu’en a fait Freud est totalement divergent. Si Schopenhauer reconnaît une force, une unité essentielle, substantielle à l’individu, un caractère inné et immuable, la soumission de l’homme (comme de tout être de la nature) à une force toute entière tournée vers la conservation, Freud reconnaît deux forces distinctes en lutte dans un individu tiraillé, dont le ça n’a pas de volonté unifiée, mais n’est que le théâtre du combat sans terme de la vie et de la mort, individu qui se constitue par l’interaction avec l’extérieur, qui atteint la moralité au gré des circonstances, qui est pris dans une indétermination substantielle, dans un éternel conflit et contre l’extérieur (comme pour Schopenhauer pour qui la Volonté se heurte aux conditions extérieures) et à l’intérieur même de lui-même (ce qui ne se trouve pas chez Schopenhauer, du moins pas du tout à un degré essentiel – il n’y a en nous, pour Schopenhauer, que le conflit des motifs et non de la Volonté avec elle-même, puisqu’elle est une, entièrement tournée vers la conservation).

 

Pour terminer j’aimerai revenir sur quelque chose qui me semble important et que je peux difficilement vous accorder. Je crois que c’est justement le fait de faire passer le pessimisme pour une simple humeur qui est préjudiciable à la pensée de Schopenhauer. C’est ainsi facile de le rendre peu crédible, de prétendre que le développement de sa pensée n’est que le fait d’un caractère associable, aigri et profondément pessimiste. Affirmer, au contraire que sa pensée est fondamentalement pessimiste, n’a rien de préjudiciable, que cette dénomination soit réelle ou non. Je pense, personnellement que Schopenhauer est un penseur pessimiste, car pour lui il n’y a pas de changement possible, l’histoire est un éternel recommencement, la souffrance fait le fond de toute vie, l’intellect est impuissant face à la Volonté universelle et aveugle (et le sera toujours, contrairement à ce qu’affirme Freud, pour qui la soumission de la pensée au désir n’est qu’un état temporaire de la condition humaine, état enfantin qui tend à, et peut, être dépassé (Cf. L’avenir d’une illusion, pages 54-55, ed Quadrige, et Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, p 229 ed Gallimard, 1984), le bonheur n’a rien que de négatif (il est l’absence de souffrance), etc. De plus, Schopenhauer classe les religions en optimistes et pessimistes (Le Monde, page 863), et il me semble qu’il fait de même pour l’autre espèce de métaphysiques, les philosophies, mais le passage exact m’échappe (je vous en fais part dès que je le retrouve).

 

Je n’ai peut-être pas répondu à tous les points que vous avez développés, et si c’est le cas, veuillez m’en excuser. Je reste pleinement ouvert à toute autre discussion et si vous jugez ma réponse peu concluante ou pas suffisamment argumentée, n’hésitez pas à me le dire. Si vous souhaitez rediscuter sur un ou plusieurs point, je serai ravi de vous répondre de façon argumenté, avec l'aide de citation. J’ai été vraiment ravi de recevoir votre commentaire, qui prouve que ce blog n’est pas perdu au milieu de nul part, et qu’il y a des personnes profondément intéressées par Schopenhauer et toutes les recherches qui peuvent être faite sur sa philosophie. Je vais publier prochainement la table des matières de mon mémoire, pour présenter le plan suivi dans cette recherche, et pour nous permettre de débattre sur un sujet particulier. En espérant que le débat se poursuive et qu'il soit le premier d'une longue série, avec vous comme avec d'autres personnes. Merci pour tout.

 

Jean-Charles Banvoy

jcbtiol@hotmail.fr

 

 

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  • : Schopenhauer
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  • : Etudes de la pensée de Schopenhauer et notamment de son rapport à la psychanalyse et aux neurosciences.
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  • Jean-Charles Banvoy
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?"
 UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2
  • Allocataire de recherche en Philosophie sur le sujet : "Schopenhauer et l'inconscient : de Kant aux neurosciences ?" UMR 7117, Laboratoire de Philosophie et d'histoire des sciences, Archives Henri Poincaré, Université Nancy 2

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